
Un peu plus de deux mois que je suis ici. De quoi commencer à percer un peu mieux les méandres d'une société qui se cache. A l'occasion d'une discussion avec une jeune Marocaine, j'ai mesuré une chose que j'osais à peine soupçonner. La méfiance est ici une donnée sociale dans les relations amoureuses.
Les jeunes utilisent l'expression "entrer en relation" lorsque nous Français disons "sortir". Echanger les numéros de téléphones, s'appeler, s'envoyer des messages, et se voir sans pouvoir être surpris. Car une chose ici, est fondamentale : théoriquement, pas de relation pré-matrioniale. Cela veut donc dire pas de geste de tendresse en public, pas de baiser.
Cela ne se fait pas, jusqu'à la présentation aux parents. Cette étape scelle la relation. Et aux yeux des jeunes Marocaines, elle est l'assurance de la fidélité, car le jeune homme ne pourra pas (plus) aller voir ailleurs avec cette pression familiale. C'est donc la société qui dicte la confiance au sein du couple. Et comme regard social il n'y a pas avant l'épisode de la présentation aux parents, confiance il n'y a pas non plus.
De toutes ces contraintes nait une évidence : souvent, les garçons vont voir ailleurs. La méfiance est de mise. L'ampleur du phénomène m'apparaît petit à petit. Les Marocaines ne font pas confiance. Les garçons non plus. Elles développent des stratégies pour tester la fidélité de leur copain. Eux le manifestent en "fliquant" au maximum leur compagne. Difficile de se projeter dans cet univers pour nous Européens qui vivons dans la liberté et nous définissons un peu moins par rapport au regard des autres et de la famille. Toute la difficulté, c'est de respecter -car nous sommes ici au Maroc, c'est donc à nous de nous adapter- tout en conservant notre manière d'être. Le couple mixte demande des adaptations permanentes et beaucoup de dialogue.
Je tiens à nuancer mon propos en insistant sur un point : je parle de Tanger. Partie quelques jours à Rabat, j'ai mesuré combien les réalités sociales d'une ville ne sont pas les mêmes que dans la cité voisine. Tanger est finalement bien plus traditionnelle que ce que j'avais lu ou entendu. La ville du Rif prétend jouir toujours de l'ouverture internationale qui a été la sienne au siècle dernier, mais cela me semble erroné. Nous sommes dans une ville où le voile est bien plus présent qu'à Rabat, ou pas une femme de se permet de prendre un thé en terrasse, où les convenances sont bien plus lourdes qu'annoncées.